Disparition de Robert Delpire

1926 - 2017

L’hommage de Christian Caujolle

On a dit que c’était un œil, ce qui est indéniable, mais c’était avant tout un caractère, ce qui était chez lui profondément lié. Un caractère fait de fermeté, de fidélité à ce qui comptait pour lui et qui lui semblait évident et de curiosité, de cette curiosité qui n’admettait pas les faux-semblants mais lui permettait d’évoluer, de ne jamais rester figé sur des points de vue.

Je me souviens autant de moments difficiles quand, au moment où il était le premier directeur du Centre National de la Photographie qu’avait voulu Jack Lang il avait créé pour les jeunes le prix « Moins Trente » nous nous étions heurtés au moment d’accrocher au Palais de Tokyo de jeunes auteurs primés avec lesquels je travaillais et qu’il n’appréciait guère que de ses enthousiasmes quand, recevant Michael Ackerman que je lui avais envoyé la veille, il décidait immédiatement de publier « End, Time, City ».

Je ne le connaissais pas et j’apprenais un peu de la photographie en chinant et achetant des livres chez les bouquinistes des quais de Seine et au marché aux puces, à Clignancourt et c’est dans le numéro de la revue Neuf que j’ai découvert Brassaï, dans les petits formats – déjà – des Danses à Bali d’Henri Cartier-Bresson et de Les Parisiens tels qu’ils sont de Robert Doisneau que je me suis interrogé sur ce que signifiait le format album, c’est en feuilletant Brassaï à Séville, HCB à Moscou ou en Chine, René Burri en Allemagne, Inge Morath en Iran, et tant d’autres, que j’ai appris ce qu’était un récit photographique et comment un point de vue se transformait en narration.

Naturellement, dans ces moments de tristesse, c’est à ses complicités que je songe, à celle aussi qui, depuis des années, nous avait réunis autour de la fonction des textes dans les livres. Pensées qui font refluer les souvenirs autour des livres de Sarah Moon, dont l’amoureuse bible en 5 volumes sous emboîtage (12345) ou ces Vrais Semblants tellement justes, à Josef Koudelka et aux étapes des Gitans et de Exils, source d’échanges, de tensions, de passion.

Je me souviens de cette fidélité à William Klein ou à Robert Frank, quels qu’aient pu être les aléas de la vie et les éloignements, de la générosité qui faisait que l’exigence de qualité était toujours plus importante que la gestion, des choses et des affaires. Je me souviens, oui, je me souviens de ces grandes expositions au Palais de Tokyo que le journaliste de Libération que j’étais alors attendait comme la certitude des découvertes et de l’exigence. Et puis, sur le tard, j’ai découvert la proximité aux illustrateurs, la profondeur de l’amitié avec André François, avec André Martin, les sagas publicitaires, Citroën et ces années de grandeur graphique.

Bob, qui a passé les deux dernières années à finaliser ses magnifiques herbiers nous laisse – laisse au monde entier – la collection « Photo Poche », la plus vendue au monde, rêve de bibliothèque idéale pour la photographie.
Son grand œuvre avec ses titres phares.

Aujourd’hui, c’est un autre livre que je veux convoquer pour lui dire au revoir, un petit livre panoramique, oblong, tendre et poétique, publié en 1956 sous la signature d’André François, une petite merveille intitulée : Les larmes de crocodile.

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Robert Delpire
© Sarah Moon

Robert Delpire, né en 1926 à Paris et mort le 26 septembre 2017, crée à 23 ans Neuf, une revue d’art destinée aux médecins. Il y réunit Breton, Prévert, Miller, Michaux et Sartre. Dès le début des années 1950, il est l’éditeur des grands noms de la photographie : Cartier-Bresson, Brassaï, Doisneau, Lartigue et en 1958, il publie Les Américains de Robert Franck.

Robert Delpire remporte plusieurs fois le prix Nadar et crée en 1955 la formule visuelle de la revue L’œil dont il assurera, huit années durant, la direction artistique.

Il ouvre en 1963 une galerie où sont exposés, souvent pour la première fois en Europe, les plus grands noms de la photographie, de l’illustration et du graphisme (André François, Savignac, Le Foll, Lubalin, Milton Glaser et Blechman…).

Il crée une agence de publicité qui gère, au sein du groupe Advico, de nombreux budgets internationaux.
Directeur de création, il a reçu deux fois le Grand Prix de la Publicité en 1968 pour la BNP et en 1975 pour Citroën.

Producteur de films (Corps profonds de Lalou et Barrere, un classique du court-métrage Cassius le Grand et Qui êtes-vous Polly Maggoo ? de William Klein, Prix Jean Vigot 1967) et de nombreux films publicitaires.
Il réalise Flagrants Délits, un film de 30 minutes sur l’œuvre d’Henri Cartier-Bresson.

En juillet 1982, il est nommé à la tête du Centre National de la Photographie par Jack Lang, ministre de la Culture.
Il y crée et publie « Photo Poche », la première collection de livres de poche consacrés à la photographie. Il produit des émissions de télévision (Une minute pour une image, Contacts). Ce sont 150 expositions thématiques ((Identités, Botanica, Vanités, etc.) ou monographiques (Irving Penn, Robert Frank, William Klein etc.) qui circulent à travers le monde.

La collection « Photo Poche », dont il a continué à assurer la direction pour les éditions Actes Sud, est la collection photographique la plus vendue au monde.

Au-delà des sensibilités, des regards, des écritures et, sans exclusion de styles ou de genres, Robert Delpire a toujours cherché à publier des livres qui soient comme autant d’ouvertures sur le monde qui nous entoure comme sur notre monde intérieur.

Un ouvrage reprenant plusieurs de ses textes et des œuvres majeures de photographes qu’il a édités vient d’être publié par Delpire Éditeur : C’est de voir qu’il s’agit (juin 2017).

La galerie Folia à Paris a programmé, à partir de décembre 2017, une exposition qui reflétera l’importance de son œuvre éditoriale.

Depuis 2012, Delpire Éditeur a rejoint le pôle photographique du groupe Libella, aux côtés de maisons littéraires comme Buchet Chastel, Phébus ou Les Éditions Noir sur Blanc.

Visuel de l’actualité : © Sarah Moon, Robert Delpire

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